Haleh Zahedi,
 quand le noir et la lumière c’est pareil.

Ce sont des doigts levés, entortillés avec des ongles phalliques.
Ce sont des arbres vus à la fin de l’hiver, dans une nudité qui contorsionne l’espace.
Ce sont des visages grimaçant contenus dans les écorces, ce sont des yeux avides de voir, de serrer l’espace du dehors. Ce sont des corps à la peau noire et grise comme un cuir tanné par le fusain. Ce sont des dessins.
La matière crisse sur le papier, revient, rature, égratigne, semble observer de quel magma peuvent sortir les fantômes. Silence est fait pour qu’ils puissent surgir dans le trait, dans la trace et dans le brouillard noir.

La figure se donne d’abord dans un ensemble, un arbre, un rat, un masque, une poupée. Au bout d’un moment on voit, comme surpris par une tenaille incarnée, on sait que ce qui se passe vient de plus loin que la simple observation. Le regard s’approche comme fait la caméra quand elle zoome. Il fouille la surface noire faite au charbon de bois qui brûle dans les images rémanentes. Des ombres alors s’élancent, une foule agglutinée observe on ne sait quel inconnu ; des bêtes grouillantes courent en tous sens, des museaux musqués et masqués hument aux confins de l’invisible, des corps aux plis des chairs ignées, vieillies, monstrueuses parfois se courbent dans une posture théâtrale. Une histoire, de l’art, traverse ces figures, Francesco Goya croisé dans la casa del sordo, Jérôme Bosch traversé dans sa parade des animaux transpercés, Breughel dans la chute des aveugles et de ces corps enchaînés bien sûr qui observent, du fond de la caverne, ces lumières/ombres in-identifiées. La précision du trait, la force de la masse des noirs et, dans le même temps, le tremblement presque imperceptible et absolu se conjuguent dans ces dessins.
Il faut s’approcher et regarder d’abord comment procède Haleh Zahedi. Elle est presqu’étonnée de la blancheur de la feuille, c’est un aveuglement qui d’abord se produit. C’est pour cela qu’elle part du noir. Elle dessine le noir, le contour du noir, la forme du noir et elle le scrute aux confins de l’horizon (du blanc). Elle happe les surgissements. Je pense à Callot qui joue d’un clair-obscur de la même manière, qui attèle l’ombre et la lumière à la violence et à la bonté.

Ici, les formes qui naissent, qui adviennent, sont dans le déroulement d’un théâtre d’ombre. Les hommes et les femmes y croisent les animaux auxquels on attache souvent de la noirceur, de l’âme, mais toujours née de l’ignorance et de la peur ancestrale, enfantine. Indéniablement Haleh Zahedi laisse faire son imaginaire, puise dans une introspection forte des images que le monde a portées pour elle et en elle. C’est d’un travail analytique qu’il s’agit qui se penche sur les confins de la mémoire, sur cette ligne de crête (ou cet abîme, et c’est la même chose) où nous captons de manière fugitive les forces telluriques, les inconnus de nous et en nous. Le dessin avance comme la quête d’Odilon Redon, en capture de l’éloigné et cherche à lui donner visage dans l’énoncé de la forme, dans la respiration du noir. Elle utilise le fusain, l’encre, et parfois du blanc pour strier l’austère acuité de la conscience. Elle charge l’image de l’effroi que fait le monde souvent et de ses propres étonnements surgis sûrement de l’enfance. On peut encore évoquer les métamorphoses d’Ovide où les arbres par exemple prennent formes humaines. On peut citer l’édition française du Songe de Poliphie (1546) où l’arbre se transforme en femme, dans une chaîne sans fin et où la dernière conserve la mémoire de l’arbre en gardant sur sa tête un rameau de feuilles, une branche. C’est presqu’à l’identique qu’Haleh Zahedi fonde son dessin, dans une nature poïétique. Les formes naissent des formes, les formes transforment les formes. L’intention initiale est toujours divertie par l’attention, la curiosité, de quelque chose qui advient, qui n’était pas là, pas encore là. C’est bien sûr une manière de conjurer les peurs. L’art ici puise au plus profond de la quête humaine, de son sens et parfois de son assomption, parce que l’avers de la mélancolie peut donner, comme nous le dit Jean Starobinski, lieu à « un gai savoir ».  Haleh Zahedi travaille par séries dont je peux dire qu’elles deviennent des suites : son propre visage, longtemps scruté comme un paysage irrité, puis des arbres où surgissent des visages, des ombres, des allusions sexuelles, puis des oiseaux qui, dans leurs ailes, conservent les formes précédentes, puis des poupées qui ajoutent la cruauté, le désir souterrain d’une union entre Thanatos et Eros. Dans toute œuvre il y a des trous qui permettent qu’on y insère notre tête et notre esprit afin de pouvoir lire les relations que l’artiste fabrique, provoque. Mais ici les trous ont aussi le rôle de faire jaillir du puits profond le nœud nécessaire au dénouement.

Germain Roesz, publié dans le catalogue Des femmes et des chimères, 2015